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Le Chat Rouge

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Ni les attentas de Paris, ni la conjoncture au moyen-orient ne semblent ébranler la détermination de la pugnace Madame Chaparda, bien décidée à ouvrir sa chocolaterie de luxe.

3 mars 2016

Elle va enfin pouvoir narguer les sœurs Chaffari qui ont la fâcheuse habitude de lui faire trop souvent de longs reportages sur leurs journées de travail dans leur boutique de caftans. Non contente d’être leur voisine de quartier, elle a pu, grâce aux deniers de son mari et aux prouesses immobilières de Shlomo Bensoussan, avoir l’opportunité de devenir la voisine du commerce de Madame Chaffari, qui ne voit pas cette installation d’un bon œil. « Halima, la femme du Rifain a racheté la boutique voisine, dit-elle pleine de dédain à toutes celles qu’elle rencontre. Elle me colle au c**, je n’en peux plus ! »

Pendant ce temps, Hanane Chaparda, conseillée par sa coach Najat, met à profit son réseau des vestiaires du club de gym pour faire la promotion de son affaire. Les leaders d’opinion sont toutes là, croqueuses de chocolats et de macarons, aussi connaisseuses qu’hypocrites mondaines lorsque Hanane leur annonce la prochaine ouverture de la Chocolaterie de Dubaï.

« De Dubaï ? Ça doit être du grand luxe ce chocolat !, lui dit Madame Fekkas, sa voisine de step, spécialiste de la vitesse de tapis très ralentie et grande adepte de la gratuité en tout genre. - Ah non ! Pas du grand luxe, du très très grand luxe, répond- elle à la manière des promoteurs immobiliers de Chablanca qui n’hésitent pas à user de tous les superlatifs pour afficher la publicité du très très haut standing.

- Mais où sont les boîtes d’échantillons que tu m’as promises ? Il faut bien les faire goûter à la femme de Cheikh Zalzala !

- Je te les donnerai le jour de l’ouverture si tu viens avec elle, répond la redoutable commerciale Hanane. »

Les chocolats de Dubaï, tant pis si ça n’existe pas. Pour ne pas faire perdre la face à son épouse, qui a trop abusé de publicité mensongère pour devoir faire marche arrière, M. Chaparda a mis en place une filière de chocolats suisses fabriqués dans un atelier clandestin de Malaga et emballés à Algesiras avec du papier doré made in China. Fière de son business plan infaillible, complètement déconnectée de la réalité, Hanane Chaparda a tout délégué, de la gestion du magasin à une société de consulting jusqu’à l’organisation de l’ouverture confiée à une agence évènementielle. Sa participation à l’ouverture de son commerce se limite donc au harcèlement quotidien de Giovanni, son décorateur italien. Pendant ce temps, Bo Bader est très inquiet. Depuis peu, il reçoit des appels anonymes de la part d’un certain Cheikh Zoubeir El Falfali, qui souhaite le rencontrer. Bo Bader, qui a fui la Turquie suite à une meilleure offre financière faite par Madame Chaparda, a finalement préféré les narco-dirhams de la dolce vita chablancaise aux pétrodollars du jihad commercial. Aujourd’hui, il craint pour sa vie. Les vidéos de décapitation qu’il visionne sur YouTube l’ont installé dans une récurrente névrose. À chaque fois que son téléphone sonne, il est pris d’une crise de panique qui met un bon moment à se dissiper. Garé devant le club de gym où Madame Chaparda fait la pub de son futur établissement, Bo Bader se remémore ce fameux soir où, ivre, drogué, n’ayant plus un centime, il avait été interpellé par ce vieil homme à la longue barbe grisâtre qui lui avait remis un billet de 100 euros pour lui permettre de dormir dans un hôtel. Il lui avait alors donné rendez-vous le lendemain dans une grande villa de la banlieue de Marbella... La musique de son portable sonne. Cette fois-ci, il sort de la voiture, recouvre son calme et répond avec une voix plutôt sereine :

« Allo ? Alaikoumou salam ya Cheikh, ya amir, lui répond le soumis Bo Bader.

- Assalam alaykoum ya Abou Badr al maghribi. Explique-nous pourquoi tu as lâchement quitté tes frères alors que nous t’avions payé pour faire le jihad ?

- Je ne les ai pas quittés, je n’ai trahi personne ya Amir. Je suis revenu de Turquie pour voir ma mère qui était très malade mais lorsque je suis rentré au Maroc, on m’a pris mon passeport. Alors je suis resté bloqué ici...

- Bien. Tu as raison de t’inquiéter pour ta mère. Mais nous avons un passeport pour toi avec un visa pour l’Europe. Où seras-tu demain pour le récupérer ? - Demain... euh. Demain, il y a l’ouverture du magasin de la patronne. Mais... Oui, d’accord, rappelez-moi ce soir et je vous dirai où et à quelle heure.

- À demain... » Bo Bader range son portable, convaincu d’avoir réussi à gagner du temps. Sa stratégie est simple. Il leur dira d’accord pour tout ce qu’ils lui ordonneront de faire mais hors de question de leur obéir. Il prendra le passeport et partira s’évaporer en Europe quelques années, le temps de se faire oublier. Son plan est tout tracé. Un léger rictus se redessine alors sur ses lèvres. La matinée de ce 3 décembre, Hanane n’a pratiquement pas dormi. Pendant qu’elle est prise en main par Edward, son coiffeur anglais à domicile, les Chihuahas subissent un toilettage et Bo Bader, légèrement apaisé, attend patiemment dans le garage. Aminata est parée de son plus beau boubou car elle a la mission de rester au magasin toute la journée afin de contrer toute attaque du redoutable mauvais œil des sœurs Chaffari. Lorsque cette joyeuse compagnie arrive sur le lieu de la cérémonie, tout le gotha est déjà là. Hanane a plus de trois quarts d’heure de retard mais ne s’en émeut pas davantage. Giovanni, cigare à la main, lui ouvre la portière de la Bentley blanche et Hanane, telle une star de la Croisette, foule son tapis rouge sous les applaudissements de ses convives. L’agence évènementielle a bien fait les choses. Piano blanc et violoncelle sur marbre Carrare, chocolats et champagne à l’intérieur, jeux d’ombres et de lumières... Madame Bolassa, la veuve du dictateur déchu, complimente Madame Chaparda pour son dynamisme professionnel et artistique pendant que Giovanni et Shlomo usent de toutes les contorsions intellectuelles pour expliquer à un restaurateur inflexible que le chocolat est préparé par des maitres chocolatiers à Dubaï. À 20h00, c’est le moment fatidique, celui de l’émotion et de la vérité. Madame Chaparda tire la grande ficelle dorée qui fait tomber le drap cachant l’enseigne, découvrant, à la stupeur générale, les lettres dorées écrites en français et en anglais : Les Douceurs de Hanane, chocolatier since 1883. Les petites com-com girls de l’agence évènementielle s’empressent alors d’offrir des boîtes de chocolats aux personnes présentes, façon diplomatique de signer la fin de la cérémonie mais surtout de détourner l’attention de cette enseigne « décalée ». Madame Fekkas, bien que venue seule, s’empare de plusieurs boîtes qu’elle prétend vouloir remettre aux très virtuelles Cheikha Zalzala et autres amies ambassadrices. À la fin de la cérémonie, elle s’approche discrètement d’un homme en blouson et aux lunettes sombres :

« Alors ? lui dit-elle - Il est tombé dans le piège. Il est au commissariat. Voici les clés de votre voiture. On vous attend demain pour votre déposition. »

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