DANSE CONTEMPORAINE : « AALEF » DE TAOUFIQ IZEDDIOU

16 décembre 2013 à 15 h 00 min par Yasmine Belmahi

« Aaleef » de Taoufiq Izeddiou revisite ses années de danse pour une combinaison nouvelle et exprime ses interrogations en performance inédite.    Que de longs détours sont parfois nécessaires pour revenir chez soi! Il a fallu le coup de coeur du directeur de l’Institut français de Casablanca, M. Alban Corbier Labasse, pour le solo de Taoufiq … Continue reading DANSE CONTEMPORAINE : « AALEF » DE TAOUFIQ IZEDDIOU

« Aaleef » de Taoufiq Izeddiou revisite ses années de danse pour une combinaison nouvelle et exprime ses interrogations en performance inédite. 

 

Que de longs détours sont parfois nécessaires pour revenir chez soi! Il a fallu le coup de coeur du directeur de l’Institut français de Casablanca, M. Alban Corbier Labasse, pour le solo de Taoufiq Izeddiou joué en Afrique du Sud pour que les Casablancais aient le plaisir de découvrir la création «  Aaleef ». Le danseur et chorégraphe et sa compagnie « Anania », fondée avec le soutien de Bouchra Ouizguen et Saïd Ait El Moumen, ne se sont pas produits en Maroc depuis 2005! En dehors du cadre du festival international de danse « On Marche » qu’ils ont crée à Marrakech. Ses représentations dans de prestigieux festivals en Europe ( Autriche, Allemagne, France, Canada…) et ses tournées ( la dernière au Brésil) suffisent pourtant à dire sa reconnaissance internationale sur la scène de la danse contemporaine. Mais Taoufiq continue à se battre pour donner à la danse une place essentielle sur la scène artistique marocaine.

Et c’est quelques heures avant la représentation de son solo et la veille de son voyage pour Aix-en-Provence qu’il accorde une interview « Une interview avant le spectacle permet de se recentrer sur le travail qu’on fait, sur la pièce qu’on va danser et jouer » rassure t-il. Rencontre avec Taoufiq Izeddiou

 

 

 

ILLI : Comment est née « Aaleef », la création présentée à l’IF de Casablanca ?

Taoufik Izzediou : Ce solo est une sorte de bilan de plusieurs années de questionnements, de recherches, d’inventions et de créations. J’avais besoin d’être seul. Je traversais une grande période de transition : je m’installais véritablement au Maroc et je vivais une séparation amoureuse. Je voulais également faire l’état des lieux de ma création. Je me posais la question fondamentale : Qu’est-ce que « ma » danse ? Ma danse après être parti de chez Bernardo Montet, danseur, chorégraphe et directeur du Centre chorégraphique de Tours qui m’a ouvert la scène professionnelle. Préparer un solo était une façon d’éclaircir le chemin parcouru les années précédentes.

 

ILLI : Vous avez travaillé avec le Maâlem Adil Amimi et pour la création son avec Guy Renaud…

TI : Les gnawas, leur musique, leur spiritualité et la transe, sont liés à mon enfance. Ma mère et ses amies organisaient des « Lila » ( « nuits »). J’ai été imprégné par leurs rythmes et leurs sons. J’ai voulu travailler à partir du guembri, cet instrument ancestral fait de bois d’acajou ou de noyer, de la peau tannée de la nuque du chameau et des boyaux de chèvres ou de boucs. Je me sens lié à cet instrument par quelque chose de profond, de direct. Ce guembri est moi. Mais, est-ce dû au fait que je parcours le monde et que je me sente citoyen du monde, j’ai voulu faire  de ce guembri autre chose que le guembri qu’utilisent les Gnawas. J’avais vu un film sur le festival de Woodstock où Jimi Hendrix a employé de façon impressionnante l’effet du « Vibrato Fender » où il joue l’hymne national américain en y ajoutant grâce à ce vibrato des sons d’avions qui s’écrasent et des bombes qui explosent. Cela m’a fait réfléchir et m’a inspiré. Je tenais à faire de ce guembri un guembri électrique. On a réussi à transformer. C’est le résultat d’un an de recherche!

 

ILLI : On vous découvre en nuisette sur la scène.

TI : Au moment où je travaillais ce solo, il y a eu la mort du grand danseur et chorégraphe lié à la fondation du butô, Kazuo Ono . J’avais découvert alors son célèbre solo «  Hommage à La Argentina » où maquillé et en robe légère et talons, il donne vie à sa façon à une danseuse espagnole. Cela m’a donné envie de proposer ma propre interrogation sur le rapport entre le féminin et le masculin en moi, ces deux versants de l’être qui nous construisent tous. Mais il y a aussi une dimension comique. Je me tourne vers le public qui découvre que je suis maquillé, que j’ai du rouge à lèvres. J’essaie de mettre plusieurs paires de lunettes, non l’une après l’autre mais l’une sur l’autre. Ce qui crée un effet drôle. Le public rit. Ces lunettes, c’est évoquer ce « vouloir voir » qui se confond parfois avec « vouloir savoir », « vouloir connaître » ou « croire savoir »…

 

ILLI : Vous dansez face à un nombre impressionnant de projecteurs !

TI : J’ai crée la lumière du solo. En fait, je l’ai d’abord rêvée. J’ai rêvé que j’étais éclairé par une lumière que je ne voyais pas. D’où venait cette lumière ? Elle ne venait pas du ciel. J’ai pris un projecteur que j’ai placé derrière le dos. Puis face à moi. Elle est en contraste. C’est une lumière qui ne vient pas du haut. Le solo se décompose en deux parties : la première se déroule avec une silhouette, on voit un corps qui bouge, la seconde partie, je suis brûlé par 24 projecteurs! Lors d’une représentation en France, une personne a dit «  Cela parle de la situation de l’artiste! ». Effectivement, l’artiste peut être brûlé par les lumières!

 

Autant d’interprétations différentes selon chaque pays

 

ILLI : Le solo a beaucoup tourné dans le monde. Avez-vous reçu des accueils différents ?

TI : Il y a des interprétations différentes. À Ramallah, le mur de lumière a été perçu comme le symbole du mur qui sépare Israël de la Palestine. À Ouagadougou, le mur représentait la séparation entre l’Afrique et l’Europe. Au Brésil, le solo était reçu comme une réflexion sur la transsexualité. Toutes ces interprétations sont intéressantes. Elles témoignent de la liberté du spectateur. Ce solo m’a sauvé la vie. Il a été conçu à un moment vraiment difficile de mon existence. Cela a permis une véritable remontée. Il était important que j’arrête un temps le travail avec la compagnie pour réaliser cette pièce seul.

 

ILLI : En quoi, ces deux démarches, créer un solo ou créer pour plusieurs danseurs, est-elle différente ?

TI : Travailler seul est plus dur. Mais c’est une démarche essentielle pour un danseur. On prend nos repères. On vérifie ce qu’on fait, ce qu’on conçoit, ce qu’on fabrique. On oeuvre seul et on est seul face au monde! Le travail de groupe est une collaboration, une cohabitation. Cela demande aussi énormément, on doit faire des concessions, laisser une part de nous pour laisser exister l’autre. Ce qui est aussi intéressant. Et cela nait d’un désir.

 

ILLI : Qu’est-ce que vous cherchez chez un danseur ?

TI : La question que je me pose très souvent est celle-ci : avec qui vais-je travailler ? Je ne cherche pas les corps ballets et si un jour il m’arrivait de les chercher, ça sera voulu. Mais ce que je cherche, ce sont des personnes qui font équilibre avec moi ou qui font contrepoids. Ou qui partagent la même histoire ou la même rage…Que ce danseur ait quelque chose de moi ou quelque chose que je n’ai pas. Qu’il me mette en danger, qu’il me déstabilise. Je n’ai pas encore trouvé des danseurs qui fassent contrepoids. Ça peut être aussi une double responsabilité. Je me demande aussi parfois si je veux travailler avec des danseurs ou des êtres qui ne le sont pas ou des corps…J’aimerais faire une création avec un sumo. J’ai une présence physique telle que je voudrais une personne plus grande, plus forte. Mais je peux imaginer aussi la rencontre avec quelqu’un de totalement différent, une vieille femme, un vieil homme …

 

Tout peut être prétexte à création pour un artiste!

 

ILLI : Quand vous commencez une création, est-ce une histoire que vous avez envie de raconter ou une idée que vous avez envie de développer ou de défendre ?

TI : Idée, histoire ou objet…tout n’est en fait que prétexte. Et tout peut être prétexte à une création. On est dans la recherche, dans l’inconnu, dans la surprise. On va vers quelque chose. Mon solo s’est voulu d’abord un état des lieux, au final c’est devenu autre chose. La révolution était le prétexte de « Rev’illusion ». « Äataba » (le seuil) partait d’une critique de la société, de certains milieux…et on s’est trouvé ailleurs! Si je suis dans une recherche, je ne peux rester fidèle au sujet. C’est une preuve d’honnêteté. Et le jour où ma mère est morte, j’ai dansé comme je ne l’avais jamais fait.

 

ILLI : Que faîtes-vous avant et après un spectacle ?

TI : Avant, je suis malade pendant deux ou trois jours. J’ai des maux qui s’éveillent, j’ai mal à une cheville, à un genou et le jour même, j’ai mal à l’estomac. Devrais-je dire comme beaucoup d’artistes qu’il m’arrive de vomir! Je ne voudrais pas le dire mais j’avoue que ça m’arrive parfois! Après un spectacle, je vis à nouveau! Mais je mets du temps à sortir de l’état dans lequel j’étais sur la scène. Et j’ai peur de la confrontation qui suit avec le public qui est là. C’est un moment difficile.

 

ILLI : Quel est votre plus beau souvenir de cet après-spectacle ?

TI : Je garde un merveilleux souvenir du festival de danse de Berlin il y a un an. J’y ai joué mon solo. Il y a eu cinq rappels. Le sixième, je ne suis pas sorti!

 

ILLI : Et la plus grande incompréhension ?

TI : C’était à Londres. En fait, ce fut un malentendu. Après la représentation, les applaudissements furent brefs et froids. Je suis rentré à l’hôtel. C’était une souffrance. J’ai pris deux jours à comprendre. On m’a expliqué que les Anglais applaudissaient toujours de cette manière et qu’ils aimaient surtout discuter après de ce qu’ils avaient vu. Évidemment je ne l’avais pas vécu de cette façon.

 

ILLI : Vous avez dansé dans de nombreux pays. Quel est celui où vous rêvez de danser ?

TI : Au Japon. Dans les années 80, tous les danseurs rêvaient de danser aux USA. Bernardo Montet allait au Japon. Il m’a beaucoup parlé de cette culture. Il y avait aussi Susan Buirge, une chorégraphe américaine qui a beaucoup fait pour la danse en France. Elle est partie vivre au Japon. C’est une culture qui m’attire. J’aime la danse Bûto.

 

L’éducation a un rôle à jouer pour aider et permettre d’accéder à une réelle conscience du corps

 

ILLI : Cela fait huit ans que vous n’avez pas réalisé de tournée au Maroc! Aujourd’hui seul l’IF de Casablanca vous a programmé. Pourquoi ?

TI : Nous sommes invités dans le monde entier. Tous les publics peuvent nous voir sauf le public marocain! Les créations sont soutenues par des services culturels étrangers mais souffrent de ne pas être diffusées au Maroc. Alors je pose la question : qu’est-ce qui se passe ?

 

ILLI : Cela a sans doute à voir avec la question de la représentation du corps sur la scène. Que pensez-vous de la question du corps dans la société marocaine ?

TI : La danse est au coeur de ce sujet, celui du corps. Je pense que l’éducation a un rôle à jouer pour aider et permettre d’accéder à une réelle conscience du corps. On avance beaucoup sur l’emballage, le maquillage, les fringues…mais pas beaucoup dans la réflexion sur le corps. Il n’y a pas de débat.

 

ILLI : Votre dernière création «  Rev’illusion » dont le « work in progress » a été présenté l’année dernière sera montrée à Marrakech lors du festival « On marche ». Du rêve à l’illusion…

TI : Au moment des révolutions arabes, beaucoup d’artistes ont réagi sur le champs. J’ai préféré attendre. J’ai vu déferler une réalité qu’on n’attendait pas! Le rêve est devenu cauchemar puis illusion. J’ai travaillé avec Hassan Darsi qui a travaillé autour de la matière « or » que l’on voit dans le spectacle. Cet or donne une identité à la pièce. C’est quelque chose de central. Nous serons en tournée en Allemagne fin mars début avril et au Brésil en novembre. C’est une pièce qui a de l’avenir!

 

«  Rev’illusion » le 06 mars dans le cadre du festival «  On Marche » Mars 2014 à Marrakech.

Yasmine Belmahi

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