AFFAIRE BÉNI MELLAL : INTERVIEWS ET TÉMOIGNAGE

25 mai 2016 à 11 h 50 min par Khadija Alaoui

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Interview avec Me Brahim Hassala avocat d’abdelaziz R. et d’abdellah B., les deux victimes dans l’affaire du lynchage de Béni Mellal et d'ABDELBAKI BELFAKIH, sociologue

Interview de Me Brahim Hassala, avocat d’Abdelaziz R. et d’Abdellah B., les deux victimes dans l’affaire du lynchage de Béni Mellal.

Illi : Êtes-vous satisfait de l’issue du procès ?

Me Brahim Hassala : Oui, dans l’ensemble. Mes clients ont vu leurs peines minimisées à du sursis alors que leurs agresseurs ont été condamnés à de la prison ferme. Lors du premier jugement en mars, l’une des deux victimes avait été condamnée par le parquet à quatre mois de prison ferme. Il avait refusé d’être assisté par un avocat. L’autre s’étant enfui le soir de l’agression pour se rendre aux autorités quelques jours plus tard. Et pour les principaux agresseurs, le parquet les avait d’abord poursuivis pour violence (délit de second degré), alors qu’au deuxième procès, ils étaient poursuivis pour violence aggravée, coups et blessures et utilisation d’un film à caractère pornographique (vidéo du lynchage réalisé et posté par les agresseurs).

Illi : Qu’est-ce qui a permis ce renversement de situation ?

Me Brahim Hassala : C’est justement la diffusion de la vidéo, prise par l’un des agresseurs, relatant les faits dans leur cruauté qui, dans un premier temps, a indigné bon nombre des internautes qui l’ont visionnée. Même à l’international, la mobilisation a eu lieu. Et au vu de ces images, la justice n’a pu faire autrement que de revoir la responsabilité et l’intention des agresseurs. Et de durcir la sentence.

Illi : Sur quoi vous êtes-vous appuyé pour défendre vos clients ?

Me Brahim Hassala : Dans ma ligne de défense, j’ai remis en question l’article 489 du Code pénal. C’est le plus petit texte dudit code. Il condamne les conduites homosexuelles à des peines de prison fermes. Mais dans un pays démocratique, comme tend à le devenir le Maroc, on ne peut pas punir ce genre de conduite. L’homme ou la femme homosexuel(le) naissent ainsi, ce n’est pas de leur faute. Et par conséquent, ils ne peuvent être jugés responsables de leur tendance sexuelle. D’autant plus que mes clients, majeurs, étaient à l’abri des regards, dans une chambre, dans leur intimité. Dans ce cadre, au nom des libertés individuelles, ils étaient libres de leur corps.

Illi : Comment expliquez-vous le fait que des citoyens s’autoproclament « justiciers » ?

Me Brahim Hassala : Ce genre d’individus estime que l’État a perdu le contrôle sur la société et que les comportements déviants ne cesseront de croître. Ils sont convaincus qu’en intervenant, ils prennent les choses en main, apportent une solution concrète. Bien souvent, ce genre de discours peut également être influencé par des mouvances islamistes (ici, cela n’a pas été le cas). D’après leurs avocats, les agresseurs ont justifié leur barbarie en disant qu’ils s’étaient sentis touchés dans leur amour propre, qu’ils avaient été témoin d’un péché. Quant à la vidéo, si certains pensaient qu’en la diffusant, ce film allait faire son travail de propagande, cela a plutôt eu l’effet inverse. Cette vidéo a lourdement pesé contre eux.

Capture d’écran 2016-05-25 à 10.24.00

Interview avec Abdelbaki Belfakih, Sociologue

Illi : Toutes ces agressions physiques et verbales, sont- elles le fruit d’une addition de frustrations ? D’une peur de perte de repères ? D’un aveu d’impuis- sance face à des gens qui tentent de s’assumer tels qu’ils sont ?

Abdelbaki Belfakih: Tout cela à la fois. Notre société génère et distribue la frustration. Cette frustration est le résultat de notre déficience en éducation, en enseignement, en travail, en art et culture, en sexe, en démocratie et en citoyenneté. Les repères que sont la famille, l’éducation, la religion et le travail se trouvent en état de désorganisation, de destruction d’une société dû à la disparition partielle ou totale de normes et des valeurs communes à ses membres. Notre société apparait plus indéchiffrable, pour celui qui en est acteur comme pour celui qui veut intervenir sur elle. D’où le double malaise du réformateur (parce qu’il voit moins comment saisir les énergies sociales et les mettre en forme), et du citoyen (parce qu’il a perdu ses repères). La violence du moralisme à laquelle nous assistons aujourd’hui vient se loger entre les deux, dans ce vide creusé par cette multitude de déficiences.

Illi : Toutes ces agressions ont un rapport direct avec le corps (tenue vestimentaire), l’idée d’une sexualité, ou l’homosexualité. De quoi ce type de comportement agressif envers l’autre est-il l’expression ?

Abdelbaki Belfakih: Tout se joue aujourd’hui et de plus en plus autour du corps. Que ce soit du côté des agressés ou des agresseurs. Les premiers tiennent à leurs corps pendant que les seconds cherchent à « s’en défaire ». De tout temps, le corps a été lié à la sexualité et au pouvoir. Le corps de celui qui ne nous ressemble pas, du différent, de l’étranger a toujours été soumis à l’épreuve. Le corps de la femme, de l’homosexuel, de l’androgyne, de l’eunuque, du noir…, parce qu’ils se manifestent et se comportent différemment, inquiètent et font peur. Et c’est parce qu’ils dérangent qu’ils sont voilés, torturés et jugés injustement. Et au lieu de les considérer comme un complément nécessaire, un sexe différent, un antagonisme organisateur qui ne se dissocie pas de l’unité de l’âtre, on les bride, les voile, les juge et les enferme et on les réduit à des antagonismes dé-générateurs. Ce qui nécessite l’intervention du droit et l’établissement du débat public en vue de maîtriser l’orientation et renforcer, dans les circonstances exceptionnelles qui engagent la communauté tout entière et comportent une menace, car les rituels sont détraqués. La violence de celui qui agresse n’est pas seulement adressée à la personne agressée, elle agresse la société dans le sentiment qu’elle peut avoir de l’existence normale, de l’intégrité corporelle, de la relation à la mort finitude et du rapport à autrui.

Illi : Avez-vous bon espoir pour l’avenir quant aux libertés individuelles au Maroc ?

Abdelbaki Belfakih: Je l’espère. Je me veux optimiste car j’ai des enfants. Mais ce qui est rendu public et amplifié concerne la plupart des temps des jeunes. Or, il faut aussi s’interroger sur le phénomène des libertés individuelles en termes d’âge, de sexe et de catégories socio-économiques. Car la question des libertés individuelles concerne tous les Marocains. Et pour cela, il faut beaucoup de débat et d’esprit de contradiction.

Khadija Alaoui

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